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L’hommage de Vincent Hugeux à Ghislaine Dupont et Claude Verlon

Lors de la remise de la bourse Ghislaine Dupont et Claude Verlon, l'Ecole de Journalisme de Sciences-Po était représentée par Vincent Hugeux, le grand reporter de L'Express. Nous publions ci-dessous son discours in extenso avec son autorisation.

Nous commémorons ce jour, comme nous le ferons chaque année tant que nous aurons la force de mettre un mot devant l’autre, le souvenir, vivace, de deux individus, de deux êtres aimés, mais aussi celui d’un tandem, d’un duo, d’une équipe.

Je sais bien que le journalisme est une profession altruiste pratiquée par des égocentriques. Mais pour avoir eu le privilège de travailler au côté de quelques-uns des photoreporters les plus talentueux de cette planète, je sais une chose : ensemble, c’est mieux. Mal illustré, médiocrement mis en ondes, le plus poignant des reportages perd tout son sel ou peu s’en faut. La remarque vaut aussi, en territoire hostile, pour le fixer. Sans cet éclaireur familier des traquenards locaux, nous sommes à moitié sourds et à demi-aveugle. Ils est souvent, ce fixer, notre assurance-vie, lui qui en est d’ordinaire dépourvu.

Ghislaine Dupont et Claude Verlon le savaient mieux que personne. Embrasser cette mission -allez savoir pourquoi, je préfère mission à carrière-, ce n’est pas accéder à un statut, moins encore à une rente sociale. C’est prendre un aller simple pour le tumulte et l’intranquillité. Le journaliste ne peut être qu’un empêcheur de massacrer, d’avilir, de tricher, de frauder ou d’empocher en rond. Celui dont le travail ne gêne personne et qui se grise de plaire est au mieux inoffensif, au pire insignifiant. Je me souviens qu’avec Ghislaine, le naufragé de la brousse pouvait souffler un peu et se confier. Mais que le soudard devait marcher droit et le chefaillon milicien parler vrai ou se tenir coi.

Mieux vaut, pour tout détenteur d’une carte de presse, inspirer le respect que la sympathie. La bonne distance, c’est celle qui nous tient autant que faire se peut hors de portée des puissants. Les connaître assez pour décrypter les ressorts de leur ambition. Mais pas trop, sous peine de taire leurs turpitudes.

Notre credo tient en une formule : rien ne va de soi. « Rien n’est jamais acquis à l’homme/ Ni sa force ni sa faiblesse/ Et quand il croit ouvrir ses bras/ Son ombre est celle d’une croix ». Aragon, « Il n’y a pas d’amour heureux ». Y aurait-il des journalistes heureux ? Oui. Et ceux qui ne le sont pas souffrent avant tout de n’être pas assez journalistes.

Navré d’enfoncer une porte ouverte, mais j’en profite pour tordre le cou à la vieille chimère de l’objectivité. Lorsque, dans un débat, résonne l’inévitable sentence « On voit bien que vous n’êtes pas objectif ! », je réponds ceci : « Pas objectif ? La belle affaire, la réalité ne l’est pas davantage ! » Illusion lyrique, l’objectivité apparaît en outre comme un non-sens lexical. Elle supposerait que je travaille sur un objet, sur de l’inerte ; or, quoi de moins inerte que les passions humaines, notre matière première. Ce concept suggère aussi, en filigrane, que je pourrais m’affranchir de mon pedigree intime, fonctionner tel un logiciel implacable et désincarné. « Celui qui croyait au logiciel, celui qui n’y croyait pas ». Aragon encore, légèrement revisité. Tâchons donc, faute de mieux, et ce n’est déjà pas si mal, de tendre vers une forme de neutralité, d’équité, d’honnêteté intellectuelle.

A l’instar de tous les autres, ce métier change. Mutation souvent brutale, parfois indéchiffrable. Voilà pourquoi les meilleurs instituts de formation adaptent en permanence leur cursus. Tel est le cas, bien sûr, de l’Ecole de Journalisme de Sciences-Po, que j’ai l’honneur de représenter ici. L’enjeu est au fond assez simple : il ne s’agit pas de se prosterner devant les fétiches de la modernité technologique, mais d’apprendre à maîtriser les nouveaux outils pour ne pas s’exposer à être asservis par eux. Et, bien sûr, pour capter l’attention de publics de plus en plus volages. Faites-en sorte que votre smartphone ne soit pas plus smart que vous. Dites-vous que le contenu importera toujours davantage que le vecteur. Et que jamais la tablette dernier-cri ne fera d’un tocard un prix Pulitzer. Notre tâche requiert aujourd’hui, en plus aigu, les mêmes qualités qu’hier. Curiosité, rigueur, opiniâtreté, goût de la transmission. Dites-vous enfin que, dans une société ouverte, les réseaux sociaux, si l’on consent à ployer l’échine sous leur tyrannie, peuvent se muer en instruments de régression démocratique et d’asséchement du débat.

Il paraît que l’avenir est aux médias de niches ; pointus, hyperspécialisés, voués à satisfaire les attentes de communautés restreintes. Admettons. Serions-nous pour autant condamnés, sous l’empire des niches, à faire un métier de chiens ? Evidemment non. Et puisque nous en sommes aux métaphores canines, on bouclera la boucle avec la morale d’une fable fameuse de La Fontaine, « Le Loup et le Chien ». Le sort du loup, efflanqué mais libre, sera toujours plus enviable que celui du chien, repu mais tenu en laisse. Où que vous soyez demain, ne vous résignez jamais à porter la marque du collier, quel qu’en soit le cuir.

Parfois, les étudiants que j’accompagne m’invitent à leur soumettre ma définition de notre boulot. J’en ai deux pour le prix d’une. La première ? Rendre accessible au plus grand nombre la complexité du réel. Mais celle que je préfère, c’est l’autre, la plus simple : raconter des histoires vraies. Il faut raconter, il faut qu’il y ait une histoire, et il faut qu’elle soit vraie. Je vous souhaite donc de raconter longtemps des histoires vraies. Merci.

Vincent Hugeux, 2 novembre 2017, Dakar.

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