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PRIX DE JOURNALISME DE L’APES 2005

"Bonnes" sur les trottoirs de Dakar : SOS EMPLOI Article gagnant

Le mirage de la ville a poussé beaucoup d’entre elles à venir tenter leur chance à Dakar. Mais, un travail de domestique semble bien difficile à obtenir.

De nombreuses jeunes filles sont obligées de prendre d’assaut les trottoirs et places publiques des quartiers chics de la ville, dans l’espoir d’être engagées un jour.

Point E, Rue de Saint-Louis. Il est 10 heures ce matin. Le quartier résidentiel vit son train- train habituel. A quelques pas de la pâtisserie "Les Ambassades", une vingtaine de jeunes filles ont investi le trottoir, s’installant à même le sol, contre la clôture ombragée de l’immeuble où siège l’ATN (African Television News).

Elles ont 25 ans en moyenne et sont modestement habillées : boubou pour les unes, pagne et tee-shirt pour les autres. A côté de chacune d’elles, est bien rangé un sachet contenant une bouteille d’eau et de quoi manger pour tenir jusqu’au soir. Pour s’occuper, un groupe de quatre filles se tressent les cheveux à tour de rôle pendant que les autres devisent. Les conversations sont souvent en Diola, Sérère, Sarakolé et quelque peu en Wolof. L’usage de ces langues en dit assez sur les origines de ces filles, emportées par la vague de l’exode rural et venues "traquer" ici, comme chaque matin, un potentiel "patron".
"Puisque les grands travailleurs de bureau et de banque se trouvent dans ce quartier, il faut les attendre à côté", explique l’une d’entre elles.
Le temps passe, les "clients" se font désirer. Jusqu’à 13 heures, personne n’est venu proposer à ces filles sagement assises, l’emploi tant recherché. La plus jeune du groupe, Seynabou Diakhaté, 16 ans, n’en peut plus de lutter avec la faim. Elle abandonne aussitôt la conversation et se met à grignoter lentement son "pain-thon" qui lui tient lieu de déjeuner.

Quelques instants après, arrive une dame en grande toilette ; elle est enseignante au Lycée Blaise Diagne.

Toute conversation s’interrompt aussitôt. Les filles se dressent soigneusement et ne quittent plus des yeux la première "cliente" de la journée. Comme par hasard, son choix est porté sur la jeune Seynabou. "Je peux vous engager pour préparer à manger à la maison si vous pouvez bien cuisiner. Votre salaire sera de 15.000 francs CFA", explique-t-elle en Wolof.

Après s’être brièvement entretenue avec l’une de ses camarades, la jeune fille rejette la proposition, malgré les supplications de l’enseignante qui retourne bredouille, sans plus chercher à négocier avec une autre fille.

L’échec de la première tentative d’embauche est l’occasion pour étaler les préférences concernant la clientèle. "Les Toubabs (Européens) sont plus humains que nos propres frères sénégalais", déclare Khady Diatta de Pikine. Et sa sœur Coumba d’ajouter que les Blancs connaissent et respectent la réglementation régissant les employées de maison.

"Ils reconnaissent les jours fériés ainsi que les dimanches et paient des salaires allant jusqu’à 75.000 francs CFA", poursuit-elle, sous les hochements de la tête approbateurs de l’assistance.

En général, les Sénégalais, les Marocains et les Libano- Syriens constituent le gros des demandeurs d’employées de maison. Mais, avec cette catégorie d’employeurs, les filles sont obligées de s’occuper de tâches qui devaient revenir normalement à plusieurs domestiques, d’où le terme de "bonne à tout faire", et pour un salaire ne dépassant guère les 30.000 francs CFA.

"Nous faisons le travail de baby-sitter, nous lavons le linge de toute la famille, sans compter la préparation des deux repas quotidiens", déplore Jeanne Mendy, la Bissau- Guinéenne.

Les filles averties, pour éviter cette exploitation, préfèrent aller dans des centres spécialisés en la matière, comme celui des sœurs d’Anne-Marie Jouhavey, à l’avenue Cheikh Anta Diop. Là, la réglementation régissant le métier de domestique est tenue d’être appliquée. Surtout en matière de salaires. Ceux-ci oscillent entre 40.000 et 60.000 francs CFA. Il y a aussi la délivrance de certificat de travail. Mais, malheureusement, il n’y a pas de la place pour tout le monde et la clientèle se fait davantage rare, fuyant sans doute les contraintes de la réglementation.

Jeanne Mendy a une petite expérience de ces centres. Mais, elle préfère encore les trottoirs. "C’est bien d’avoir un gros salaire, mais le problème est qu’on reste des mois avant d’avoir une demande, alors que dans la rue, au bout de quelques semaines, on finit quand même par avoir une proposition acceptable, même si le salaire est plus bas et la tâche plus rude", explique-t-elle.

Au fur et à mesure que se prolonge l’attente des jeunes filles, la fatigue, conjuguée à la faim commence à se faire sentir. Le désespoir gagne les cœurs. Aucune d’entre elles n’a eu la chance de trouver un emploi aujourd’hui. Plus personne ne parle pour égayer l’assistance. L’instant est peut-être aux regrets ou aux bons souvenirs du village.
Le crépuscule tombé, elles rentrent l’une après l’autre, le cœur gros, tout en espérant que le lendemain sera meilleur.

Blaise Martial TAKPAMELO
3ème année du CESTI

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