Accueil CARNETS Chroniques Vous avez le cachet ? (2004)
Vous avez le cachet ? (2004)

Déjà deux heures se sont écoulées dans la salle d'attente à peine ventilée de l'agence commerciale de la Sénélec, la compagnie Sénégalaise d'électricité. Il doit bien faire 35 degrés et plus de 80 % d'humidité.

Rien de plus normal pour cette période de l’année dite de "l’hivernage". Je fais des yeux le tour de la pièce : au moins 70 personnes patientent dans une queue plus ou moins régulière pour payer leur facture d’électricité. J’attends moi-même pour faire une demande de raccordement au réseau électrique. Les yeux rivés au plafond, je regarde obstinément le seul ventilateur en marche, lui réclamant inconsciemment plus d’air. Mais il peine, visiblement incapable de suffire à la tâche. Un deuxième, installé quelques mètres plus loin n’est pas d’un grand secours : il n’a plus une pale.

"Vous avez le cachet ?" La question me tire de mes réflexions. Je tourne la tête vers l’énorme comptoir de bois qui cache presqu’entièrement la fonctionnaire de la Sénélec. Vêtue d’un boubou aux couleurs châtoyantes et coiffée d’un foulard coordonné, elle me dévisage tout en se frottant les dents d’un bâtonnet de sotiou pour les faire reluire. Je la regarde, interloqué. Elle me redemande si j’ai le cachet de la société : "C’est bien pour une société que vous faites la demande, non ? Alors, il me faut le cachet."

Je lui réponds que je ne sais pas de quel cachet elle parle mais que j’ai bien tous les papiers nécessaires à l’ouverture d’un dossier : papiers d’identité, contrat de location de la villa, coordonnées bancaires, acte notarié attestant que je suis bien le représentant de Radio-Canada au Sénégal etc... Elle me regarde à son tour un peu incrédule, incapable de s’imaginer comment j’ai pu oublier d’emmener le cachet de la société que je représente. Je lui décris alors toutes les démarches que j’ai dû accomplir depuis mon arrivée dans le pays : ouverture d’une boîte postale, d’un compte de banque, demande d’accréditations, de carte de presse, recherche d’un bureau, d’une villa pour y habiter, lui expliquant que ce n’est jamais simple d’ouvrir un nouveau bureau de correspondance pour une Société comme Radio-Canada, surtout en Afrique. Elle me répond, imperturbable : "Mais il fallait commencer par faire faire un cachet !"

Après discussion, la fonctionnaire me propose de contourner la difficulté en mettant la facture à mon nom. Je choisi plutôt de revenir quelques jours plus tard, bien décidé à me procurer le fameux cachet.

Plus qu’une preuve d’identité, le tampon, ou cachet, comme on dit ici, lorsqu’il est apposé sur une signature, s’avère un véritable sésame : pratiquement le seul en mesure de m’ouvrir les lourdes portes de la bureaucratie africaine.

Sur le chemin du retour, je remarque des dizaines de petites boutiques qui annoncent "cachet minute", "tampons express auto-encreurs en moins de 12 heures". J’entre dans l’une d’elles pour m’informer. J’apprends qu’il me suffit de leur donner le nom de la société, l’adresse, le numéro de téléphone et 12 000 francs CFA (25 $) et on me remet un cachet une demi journée plus tard sans poser de question. Je pourrais tout aussi bien me faire faire un cachet "Boeing", "Nasa" ou "CNN" !

À ma deuxième visite à la Sénélec, j’apprends qu’il me faudra verser un chèque de caution dont le montant se base sur ma consommation estimée. Il me faut donc décliner en détails les appareils électriques que je compte utiliser. Après révision de l’inventaire griffoné tant bien que mal sur le formulaire, on m’annonce que je devrai payer environ 1000 dollars de caution. Je devrai donc, une fois de plus me retaper les 15 kilomètres qui séparent l’agence commerciale de la Sénélec à Ouakam du centre de Dakar, 15 kilomètres en taxi...

Il faut savoir que le taxi, au Sénégal, constitue le "moins pire" moyen de transport public. Moins dangereux que les légendaires "car rapides" qui n’ont de rapide que le nom et qui ont la fâcheuse habitude de s’arrêter sans crier gare pour prendre un client et qui n’hésitent pas à faire monter des passagers sur le toit ou debout sur le pare-chocs s’il n’y a plus de place à l’intérieur. Les taxis, donc, outre le fait qu’ils permettent d’y monter seul (encore que...) ont l’avantage d’être moins vieux et généralement en meilleur état. Ce sont la plupart du temps de vieilles Peugeot françaises d’il y a une vingtaine d’années ou encore des Toyota neuves de dix ans. De véritables miracles ambulants tant on se demande comment font ces tas de ferraille grinçants pour rouler encore après avoir fait le tour du compteur 3, 4 ou 5 fois. À ce point là, on ne compte plus. D’ailleurs, les compteurs sont déconnectés depuis belle lurette. Tout comme les phares, du reste, et des tas d’autres accessoires jugés plus ou moins utiles.

À ma quatrième visite, muni du cachet, du chèque de caution et de tous les documents nécessaires, je me rends directement dans le bureau du directeur de l’agence que j’ai appris à connaître au fil de mes nombreuses visites. Plutôt sympathique du reste, il m’explique l’air un peu gêné qu’il me faudra encore repasser. "Voyez-vous, nous ne pouvons pas encaisser votre chèque et vous remettre un reçu aujourd’hui car nous avons un petit problème : nous avons actuellement une panne de courant..."

Je me mords l’intérieur de la joue pour réprimer un immense éclat de rire. Je comprends rapidement que les pannes en question affectent tout le pays de façon cyclique depuis plusieurs années en raison d’installations vétustes qui auraient un urgent besoin d’investissements majeurs. Le réseau est en si mauvais état, en fait, qu’Hydro-Québec, un temps partenaire de la Sénélec, ne s’est pas fait prier pour quitter le navire lorsque, nouvellement élu, le gouvernement de Dakar a demandé à renégocier le contrat liant la compagnie nationale sénégalaise à son homologue québécoise. Morale de l’histoire : pour travailler et être efficace au Sénégal, il faut un cachet et un groupe électrogène !

© Copyright APES 2014 - Association des journalistes de la Presse Etrangère au Sénégal / Villa 253, HLM Grand-Yoff - B.P. 21714 Ponty, Dakar, SENEGAL.